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Jean-Marie Kreins, historien et auteur d'une "histoire du Luxembourg" neuf fois rééditée, analyse l'évolution du pays depuis sa fondation et s'interroge sur la définition de l'identité nationale contemporaine.
Quand vous regardez l'histoire de 963 à nos jours, quels sont les épisodes importants pour le pays ?
La question est difficile, car presque toutes les grandes périodes ont compté. Il y a d'abord eu un fondateur, le comte Siegefroid, qui appartenait à une très grande famille ardennaise. Cette fondation fut quelque peu hasardeuse: Siegefroid lui-même ne savait pas très bien de quel héritage il pouvait bénéficier. Il avait fait des tentatives pour se rapprocher de l'évêché de Liège. On n'a pas voulu de lui, et finalement c'est du côté de Trèves que les choses se sont faites. Nous sommes très proches de cet espace fondateur, à 200 mètres de l'église Saint-Michel. Ses premières bases ont été construites quelques années plus tard, dans les années 970. Ensuite, cette dynastie s'est éteinte au fil des vicissitudes de l'histoire. Le territoire est passé dans d'autres mains: les Bourguignons, puis les Habsbourg et les empereurs d'origine familiale territoriale. Chaque période laisse ses traces : les Espagnols sur la façade du palais, les Français sur les fortifications avec Vauban. La période napoléonienne apporte beaucoup avec le droit et l'organisation administrative moderne. Après 1815, les traités de Vienne créent des conflits entre les couronnes hollandaise et belge. L'indépendance arrive en 1867. Puis le développement de la sidérurgie transforme profondément le pays.
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Comment analysez-vous la culture luxembourgeoise ?
La question me prend de court, car définir la culture luxembourgeoise est extraordinairement complexe. Commençons par la population. Une énorme vague d'immigration italienne est arrivée, jusqu'à 25000 travailleurs suite au démarrage de la sidérurgie. Puis une deuxième vague colossale portugaise, avec environ 95000 Portugais aujourd'hui au Luxembourg. Il n'y a pas beaucoup de pays de 682000 habitants avec une immigration aussi forte sur les 150 dernières années. Pour analyser une société, j'utilise un modèle théorique à quatre pôles: économique, politique, solidaire et d'intégration des individus. Un cinquième pôle s'ajoute, celui de la relation avec le reste du monde. Si l'on s'interroge sur ce qui a fait l'intégration de la population luxembourgeoise, c'était traditionnellement le catholicisme. Le Luxembourg a été un pays catholique pendant des siècles, et l'intégration des individus se faisait autour de ce modèle religieux. Du côté économique, la situation était minable jusqu'en 1842: de l'agriculture tardive, des paysans pauvres, une petite bourgeoisie administrative. C'était un pays de pauvres, enclavé de surcroît. Aujourd'hui, nous sommes entrés dans une forme d'hypermatérialité. Nous avons quitté l'église et nous nous sommes tournés vers Amazon, deuxième ou troisième employeur privé du pays.
Avec votre expérience d'historien, comment définir l'identité luxembourgeoise aujourd'hui ?
Au point de vue culturel, c'est difficile à définir. Nous avons quelques intellectuels qui ont brillé récemment: l'un au Collège de France, un autre a obtenu le prix Nobel après s'être fait français. Pour le reste, nous ne sommes pas un pays particulièrement ancré dans les cultures. Nous n'avons pas de grands intellectuels, pas d'histoire intellectuelle comme la France avec ses Lumières et son Collège de France. Nous n'avons même pas un collège quelconque de ce genre. Je le déplore, car ce pays a une richesse historique extraordinaire, une richesse d'histoire économique, sociale, religieuse. C'est un pays éminemment européen qui a des choses à dire. Culturellement, nous sommes à l'aise entre la France et l'Allemagne. Nous maîtrisons le français, l'allemand et l'anglais. Historiquement, le catholicisme sans aucun doute, et depuis quelques décennies le matérialisme. Mais ce n'est pas une culture. Une terre d'intégration certainement, mais qu'est-ce que cela veut dire exactement ? La population est passée de 510000 à 682000 habitants en 15 ans, c'est colossal. Il faudrait vraiment un travail de fond avec des données solides pour comprendre cette identité contemporaine. Nous ne pouvons pas continuer à expliquer une société en ne regardant qu'un seul pôle isolément.