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Markus Molitor: Au-delà des chiffres, vers la perfection

Markus Molitor: Au-delà des chiffres, vers la perfection

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À Zeltingen, au cœur d’un des paysages viticoles les plus emblématiques de la Moselle, Markus Molitor revient sur plus de quatre décennies consacrées à redessiner la réputation du Riesling. De trois hectares en 1984 à un domaine reconnu mondialement, son parcours repose sur la précision, la patience et un engagement sans concession envers la qualité.

Jérôme Bloch: Commençons par votre histoire. Vous avez débuté en 1984. Quel cap aviez-vous alors ?

Markus Molitor : Ma famille produit du vin sur la Moselle depuis huit générations, et même douze en remontant plus loin. Historiquement, les domaines restaient ici très petits, souvent limités à un ou deux hectares, fragmentés par les héritages. Lors de mes débuts, la région traversait une crise. Pour moi, ce moment ouvrait une opportunité. J’ai commencé avec trois à quatre hectares, animé par un objectif clair : restaurer la grande tradition du Riesling de Moselle au plus haut niveau.

J.B. : Aujourd’hui, plus de 130 hectares sur la Moselle et la Sarre relèvent de votre gestion. Une telle envergure suggère une ambition précoce. Qu’est-ce qui a nourri cette expansion ?

M.M. : Aux côtés de mon père, devant les grands sites historiques — Zeltingen, Wehlen, Graach, Bernkastel —, j’ai entendu son rappel : les vins les plus chers du monde provenaient autrefois d’ici. Cette idée m’a habité. Je restais convaincu de la possibilité d’une renaissance. La crise ouvrait l’accès à des vignobles autrement inaccessibles. En quelques années, une expansion rapide a suivi, d’abord par le bail, puis par l’acquisition progressive. Beaucoup percevaient la démarche comme risquée, mais l’objectif demeurait limpide : sécuriser les meilleurs terroirs et les cultiver avec une précision absolue.

J.B. : Comment avez-vous financé cette croissance, surtout à vos débuts ?

M.M. : Les banques offraient peu de soutien. Sans garanties, louer des vignes devenait le point de départ. Progressivement, les acquisitions ont suivi. Patience et discipline restaient essentielles. Pendant des décennies, les vacances ont disparu, remplacées par un engagement total. Cette approche ne visait jamais le gain à court terme, mais la valeur sur la durée.

J.B. : Une caractéristique forte de votre travail réside dans votre propre système de classification — les capsules étoilées. Quelle motivation a présidé à sa création ?

M.M. : La Moselle a toujours affiché une forte individualité. Historiquement, des distinctions qualitatives existaient au sein des catégories, mais la réglementation les a effacées. Mon intention visait à restaurer cette nuance. Une étoile, deux étoiles, trois étoiles — chaque marque signale un niveau croissant de sélection et de précision. À cela s’ajoute un code couleur indiquant les profils gustatifs plutôt que des définitions légales. Au fond, les chiffres comptent peu. Taux de sucre, acidité — éléments secondaires. Équilibre, harmonie et goût restent décisifs.

J.B. : Donc les chiffres ne jouent aucun rôle pour vous ?

M.M. : Non. Selon le style, deux ou trois grammes de sucre passent inaperçus. Je ne les enregistre pas. Beaucoup se concentrent encore sur les chiffres. Mon attention reste tournée vers le goût et l’émotion.

« Je ne bois pas les chiffres. Je bois l’équilibre, l’harmonie et l’émotion. »

J.B. : Beaucoup supposent une baisse de qualité avec l’échelle. Pourtant votre production combine volume et excellence. Comment réconciliez-vous les deux ?

M.M. : Cette perception reste répandue, particulièrement en Allemagne. Pourtant à Bordeaux ou en Italie, les domaines de référence dépassent largement la petite taille. L’échelle permet le rayonnement international. Près de 70 pays reçoivent nos vins. Sans volume suffisant, les marchés mondiaux et les grands appels d’offres deviennent inaccessibles. La taille en elle-même ne détermine pas la qualité — la précision le fait : dans la vigne, durant les vendanges et au chai. Chaque étape repose sur le travail manuel, la fermentation spontanée, sans raccourci industriel.

J.B. : Vous soulignez fréquemment l’origine de la qualité dans le vignoble.

M.M. : Absolument. Tout commence là. Avec une matière première parfaite, une intervention minimale suffit au chai. Beaucoup de jeunes vignerons croient à la capacité corrective de la technologie. Cette croyance se révèle trompeuse dès lors qu’on vise la véritable qualité. Les ajustements restent possibles ; la grandeur ne se fabrique pas.

J.B. : Vous avez constitué un portefeuille viticole exceptionnel, incluant quelques sites légendaires.

M.M. : Avec le temps, ce que je décris comme un puzzle de grands crus à travers la Moselle moyenne a pris forme. Trois des vignobles les plus iconiques l’ont rejoint : Erdener Prälat, Bernkasteler Doktor et Scharzhofberger sur la Sarre. De tels sites restent extraordinairement rares. Avec eux, le puzzle a atteint sa complétude.

J.B. : Vous avez aussi choisi de conserver des stocks importants au fil des années, démarche peu commune.

M.M. : La décision s’est révélée coûteuse, particulièrement les premières années, lorsque les vins vieillis prenaient peu de valeur. Pourtant elle restait essentielle. Revendiquer un potentiel de garde de 20 ou 30 ans exige des preuves. Aujourd’hui, des vins âgés de 15 ou 20 ans paraissent sous le label « Edition », offrant aux restaurants et collectionneurs un accès à des bouteilles parfaitement matures. L’investissement s’étend sur des décennies, mais il établit la crédibilité.

J.B. : En vous écoutant, un mot émerge : cohérence — peut-être même cohérence radicale.

M.M. : Peut-être. Le principe demeure simple : rester fidèle à ses convictions. Les modes m’intéressent peu. L’objectif ne change jamais — atteindre l’expression la plus profonde du terroir, révéler le vignoble et façonner des vins porteurs de plaisir et d’émotion.

J.B. : Pensez-vous avoir influencé une nouvelle génération de vignerons ?

M.M. : Je le crois. De nombreux confrères nous rendent visite, dégustent à nos côtés. L’ambition à travers la région continue de croître, signal encourageant. La Moselle détient le potentiel pour figurer à nouveau parmi les plus grandes régions viticoles du monde. Atteindre ce sommet exige engagement, précision et vision sur le long terme.

J.B. : Dernière question. Vos vins évoluent même après ouverture, signe révélateur de leur structure.

M.M. : Les grands vins vivent et évoluent. Une amélioration après ouverture signale la profondeur et l’équilibre. Voilà l’objectif. Au final, le vin ne tourne pas autour de l’analyse. Il s’organise autour du plaisir.

ANDY

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